Technology

Les grandes gueules de la high-tech : Xavier Niel, l’autodidacte

Dans l’univers feutré des géants de la high-tech, certains personnages sont aussi connus pour leurs frasques que pour leurs créations révolutionnaires. Méprisé par l’establishment, l’ex-pirate Xavier Niel est un self-made-man devenu multimilliardaire qui n’aime pas suivre les règles préétablies.

Longtemps considéré comme un bad boy, Xavier Niel est aujourd’hui une star du capitalisme qui tutoie les élites des deux côtés de l’Atlantique. Né en 1967 à Maisons-Alfort, il lui a fallu moins d’une trentaine d’années pour bâtir un empire et devenir l’une des plus grosses fortunes françaises. Selon le magazine Forbes, le principal actionnaire de Free possède une fortune estimée à 7 milliards d’euros et occupe désormais la 8e place du classement des personnes les plus riches de l’hexagone. Depuis 2010, il partage sa vie avec Delphine Arnault qui est elle aussi l’une des plus grosses fortunes de France, créditée de 4 milliards d’euros. Fille de Bernard Arnault, le magnat du luxe qui figure dans le top 5 des hommes les plus riches du monde, cette femme discrète a été la numéro 2 de la maison Dior avant d’occuper la même fonction chez Louis Vuitton. Une destinée incroyable et qui était pourtant loin d’être courue d’avance pour Xavier Niel. Contrairement à la grande majorité des grands patrons de l’establishment, le gourou de la technologie made in France n’a pas toujours évolué dans les hautes sphères…

Le geek aux dents longues

Dans la biographie non officielle “La voie du pirate” publiée en 2016 aux éditions First par les journalistes Solveig Godeluck (Les Échos) et Emmanuel Paquette (L’Express), on découvre que Xavier Niel est tombé dès l’âge de 14 ans dans la programmation informatique avec un Sinclair ZX 81 (l’un des premiers PC grand public) offert par son père, passionné lui aussi par l’électronique. Quatre ans plus tard, le jeune homme est déjà un as de la programmation et il se fait de l’argent en bidouillant de faux décodeurs Canal+. Repéré par la DST (Direction de la Surveillance du Territoire), il évite des poursuites judiciaires en acceptant de collaborer durant quelques mois avec le service de contre-espionnage qui lui demande de surveiller de potentielles intrusions soviétiques sur les réseaux télécoms français. Précoce, il arrête ses études en Math Sup en 1991 à l’âge de 19 ans pour se lancer dans le juteux business du Minitel rose et des services de conversation érotiques. Devenu millionnaire à 24 ans alors qu’il vit encore chez ses parents à Créteil, il investit dans des peep-shows et des sex-shops qui lui rapportent gros. La même année, il rachète le groupe spécialisé dans le Minitel, Fermic Multimédia, qu’il rebaptise Iliad. Durant les premières années de son irrésistible ascension, il n’hésite à pas à flirter avec la loi pour assouvir ses ambitions démesurées et augmenter ses profits. Cela lui a valu plusieurs condamnations qu’il vaut mieux ne pas évoquer en sa présence. Mais les rentrées d’argent de ses services coquins lui permettent aussi de lancer des offres plus “convenables” comme le premier annuaire inversé 3617 ANNU. Son parcours dans l’univers du Minitel le confronte à plusieurs reprises à l’impitoyable establishment des opérateurs des télécoms, dont France Télécom qui détenait alors le monopole et faisait la pluie et le beau temps sur le marché. Plus pour longtemps… Niel n’est pas du genre à accepter l’ordre établi et se bat avec rage pour casser les monopoles en place. Non sans difficulté, il parvient à obtenir une licence d’opérateur en 1999. L’histoire est en marche…

Du Minitel à l’Internet

Dès 1999, il lance le premier fournisseur d’accès à Internet gratuit, mais ce n’est qu’un début. Xavier Niel perçoit très vite la nécessité de proposer à la fois une connexion web bien plus rapide et d’y associer d’autres services. Pour cela, il va tout simplement révolutionner l’accès à Internet en développant son propre boitier ADSL associé à une offre triple play : Internet haut débit, téléphone, télévision. Lancée en 2002 avec une offre à moins de 30 € par mois, la Freebox est d’emblée un énorme carton.  Fidèle à son esprit de hacker, il intègre de nombreux services innovants ainsi que des fonctionnalités dédiées à la communauté geek qui l’adule. Dans les années qui suivent, le fondateur d’Iliad marque à nouveau les esprits en débarquant sur le marché de la téléphonie mobile avec le fameux forfait à 2 € et un autre illimité à seulement 19,99 €. En cassant littéralement les prix exagérément élevés pratiqués à l’époque par les acteurs historiques (Orange, SFR et Bouygues) en situation de monopole, des millions de Français ont bénéficié directement ou indirectement de l’incursion de Free Mobile sur le marché de la mobilité. Des millions de personnes ont vu leurs factures divisées par deux ou par trois tout en bénéficiant de plus de services. Depuis, celui que beaucoup considèrent comme le Robin des Bois des télécoms se hisse régulièrement en tête du classement des dirigeants préférés des Français.

Xavier Niel éxhibe fièrement la nouvelle Freebox Delta devant les journalistes ©Jérôme Cartegini

Xavier Niel éxhibe fièrement la nouvelle Freebox Delta devant les journalistes ©Jérôme Cartegini

L’investisseur 2.0

À travers son puissant fonds d’investissement Kim Aventures, il insuffle des millions d’euros chaque année pour promouvoir des start-up telles que Twitter, Airbnb, Stoopie, Tipee, Uber, PayFit ou encore Litchee. Son insatiabilité à investir tous azimuts dans les start-up vient sans doute en partie d’un deal raté à la Silicon Valley en 2000. À cette époque, l’entrepreneur qui visitait des start-up en quête de partenaires pour développer sa fameuse box croise la route de Sergey Brin et Larry Page, les fondateurs de Google qui cherchaient quant à eux à implanter leur moteur de recherche à l’étranger. Ils proposent à Niel d’entrer dans le capital de Google, mais ce dernier les trouve trop gourmands et décline l’offre. Bien que la fortune lui soit incontestablement passée sous le nez ce jour-là et que cela reste son plus grand regret, le fondateur de Free a su saisir bien d’autres opportunités par la suite pour s’enrichir. À la tête de plus de 25 holdings (NJJ Capital, NJJ Immobilier, NJJ Telecom…), il tisse sa toile dans l’immobilier avec d’innombrables acquisitions, notamment à Paris, mais aussi dans les télécoms à l’étranger en prenant des participations dans Golan Telecom (Israël), Monaco Telecom, Salt (Suisse), Telecom Italia, etc. Depuis 2010, il multiplie les investissements dans les médias, dont Le Monde , le Nouvel ObservateurMediapartAtlantico, etc. Il cofonde en 2011 l’École européenne des métiers de l’Internet avec ses amis Jacques Antoine Granjon (Ventes-privées) et Marc Simoncini (Meetic), et crée deux ans plus tard son propre établissement entièrement gratuit et ouvert à tous baptisé École 42 (décliné depuis en Californie). Sans oublier Station F, le plus grand incubateur de start-up du monde créé avec ses propres deniers dans la Halle Freyssinet à Paris.

Col roulé noir vs chemise blanche

De son look, à sa manière de se mettre en scène et de présenter ses produits durant des keynotes savamment orchestrées, Niel partage de nombreux points communs avec feu Steve Jobs. À commencer par une tenue vestimentaire immuable qui se compose d’une chemise blanche pour le premier, et d’un col roulé noir pour le second. Les deux hommes ont également en commun un caractère bien trempé — notamment avec les journalistes —, une ambition démesurée, un sens inné des affaires, la capacité de se mettre à la place des utilisateurs, et l’art et la manière de vendre leurs produits tout en ringardisant la concurrence au passage. Si Xavier Niel n’a pas le talent de la mise en scène de l’ancien gourou d’Apple — mais qui peut prétendre l’avoir ? —, il sait néanmoins aussi faire le buzz autour de ses innovations qu’il ne dévoile que durant les annonces officielles. Bien qu’il se dise réservé, le patron de Free parvient à se transformer en véritable showman durant ses fameuses keynotes organisées à chaque lancement de nouveaux produits. Après trois années d’attente et de suspense, il a dévoilé le 4 décembre dernier à l’occasion d’une présentation en grande pompe au siège social parisien de Free la nouvelle Freebox Delta. Mais cette fois-ci, l’effet “whaou !” fut de courte durée. Jusqu’ici, Xavier Niel avait séduit les foules en cassant les monopoles établis et les tarifs avec sa fameuse offre illimitée d’accès à Internet à moins de 30 € par mois. Virage à 380°, le gourou de la technologie semble avoir changé de stratégie et même de philosophie en cherchant à imiter cette fois-ci non pas Steve Jobs, mais “l’effet Apple” et son positionnement ultra-haut de gamme. Free devient en effet l’opérateur le plus cher du marché avec une offre premium tortueuse à 60 € par mois. Une annonce pour le moins surprenante pour un opérateur dont le principal argument commercial était jusqu’ici de “rendre du pouvoir d’achat aux consommateurs”. Seul l’avenir nous dira si le trublion des télécoms français a vu juste…